La faim et l'envie de manger sont-elles la même chose ?
Faim ou envie
On dit « j'ai faim » pour deux états qui ne se ressemblent pas. Parfois le corps manque, et il le signale. Parfois un aliment appelle, et le corps ne manque de rien. Les deux passent par des circuits différents dans le cerveau, et peuvent donc exister l'un sans l'autre.
Le circuit du besoin
C'est le circuit de la page précédente. Il lit la ghréline, la leptine, le contenu de l'estomac, et il en tire un état général : il est temps de manger. Cette faim-là monte lentement, par vagues, et elle n'est pas difficile : un plat simple l'éteint aussi bien qu'un plat raffiné. C'est le circuit dit homéostatique : son travail est de maintenir les réserves, pas de choisir le menu.
Le circuit de la récompense
Ce circuit-là ne mesure aucune réserve. Il répond à la vue, à l'odeur, au souvenir d'un aliment, par les mêmes voies que les autres plaisirs qu'on anticipe. Les travaux de Berridge ont montré que « vouloir » un aliment et « l'aimer » sont deux mécanismes séparés : on peut vouloir intensément quelque chose qu'on apprécie à peine. Cette envie-là surgit vite, vise un aliment précis, et retombe si rien ne l'entretient.
L'exemple le plus courant est le dessert. Après un repas complet, le circuit du besoin a terminé : les signaux d'arrêt sont partis. Le sucré trouve pourtant sa place. Ce n'est pas un caprice, c'est un phénomène mesuré : le rassasiement sensoriel spécifique. La satiété s'installe saveur par saveur : celles du plat sont éteintes, le sucré reste neuf, et l'appétit repart pour lui seul.
Les distinguer
| La faim | L'envie | |
|---|---|---|
| Ce qui la déclenche | des réserves qui baissent, un estomac vide | la vue, l'odeur, le souvenir d'un aliment |
| Ce qu'elle vise | n'importe quel aliment | un aliment précis |
| Comment elle évolue | monte lentement, par vagues | surgit vite, retombe si rien ne l'entretient |
| Ce qui l'éteint | manger, presque n'importe quoi | cet aliment-là, ou le temps qui passe |
Une question suffit souvent à les départager : est-ce qu'un aliment quelconque ferait l'affaire ? Si la réponse est oui, c'est le besoin qui parle. Si seul un aliment précis conviendrait, c'est la récompense.
Ce qu'il faut en retenir
Les deux circuits sont normaux et les deux servent à quelque chose. Mais ils ne pèsent pas pareil selon l'environnement : dans un décor saturé de signaux alimentaires, entre vitrines, publicités et odeurs, le circuit de la récompense est sollicité en continu, indépendamment de tout besoin. Les chercheurs ont un nom pour cet appétit sans manque : la faim hédonique. Une bonne partie de ce qui se mange dans une journée relève d'elle, et la suite du livre y reviendra souvent.
Sources
- Berridge KC, Food reward: brain substrates of wanting and liking, Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 1996
- Rolls BJ et al., Sensory specific satiety in man, Physiology & Behavior, 1981
- Lowe MR, Butryn ML, Hedonic hunger: a new dimension of appetite?, Physiology & Behavior, 2007
Écrit par Marc-Antoine Voci.