Pourquoi les aliments interdits deviennent-ils obsédants ?
Les interdits se retournent
Interdire un aliment paraît la mesure la plus simple. C'est aussi celle dont l'effet inverse a été mesuré le plus tôt, et le plus souvent reproduit.
Ce qu'une interdiction fait à l'attention
Un aliment interdit ne devient pas indifférent : il devient saillant. Les travaux sur la restriction alimentaire montrent que les personnes qui se contraignent le plus accordent davantage d'attention aux aliments visés, les évaluent comme plus désirables, et y pensent plus souvent que celles qui ne s'interdisent rien.
Le mécanisme est banal et n'a rien de propre à l'alimentation : surveiller quelque chose demande d'y penser. L'interdit crée donc la fixation qu'il voulait supprimer.
L'effet « foutu pour foutu »
C'est le résultat le plus caractéristique du domaine. En laboratoire, on donne à des participants une collation imposée avant de leur proposer de manger librement. Ceux qui ne suivent aucun régime mangent ensuite moins, ayant déjà reçu quelque chose. Ceux qui se restreignent mangent davantage.
Chez qui ne suit pas de régime, le repas suivant est réglé par un signal corporel. Chez qui se restreint, il est réglé par une règle — et une règle enfreinte ne règle plus rien de la journée. L'écart minuscule devient un abandon complet.
L'écart n'est donc pas le problème. C'est la règle tout ou rien qui transforme un écart en effondrement.
Pourquoi les listes d'interdits échouent
Trois raisons se cumulent, et chacune a été rencontrée dans les pages précédentes.
Une liste d'interdits fabrique de la saillance là où il n'y en avait pas. Elle multiplie les décisions à prendre, c'est-à-dire les occasions d'échouer. Et elle fixe un seuil binaire, ce qui rend le premier écart décisif.
Une même réduction obtenue sans interdit — en changeant ce qui est disponible, ou en modifiant la composition d'un plat — ne présente aucune de ces trois propriétés.
Sources
- Polivy J, Herman CP, Dieting and binging: a causal analysis, American Psychologist, 1985
- Herman CP, Mack D, Restrained and unrestrained eating, Journal of Personality, 1975
- Coelho JS et al., Effects of dietary restraint on the perceived reward value of forbidden foods, Appetite, 2009
Écrit par Marc-Antoine Voci.